___C'était faux! Moi, je savais ce que c'était qu'une femme. J'en étais une. Je savais ce que c'était que de se lever le matin avant les autres, de préparer le petit déjeuner, d'écouter les enfants qui veulent tous dire quelque chose en même temps, vite. (...) Puis la maison vide et une heure à travailler comme une forcenée pour faire un minimum de ménage, trier le linge sale, humecter le linge propre, préparer les légumes des repas de la journée, récurer les W.-C. Se laver, se coiffer, se maquiller, s'arranger - si on ne le fait pas, on a mauvaise conscience: "Une femme doit toujours être propre et agréable à regarder." (...) Revenir pour le repas de midi. Les plus vieux restent à la cantine, la plus jeune est là. Il faut lui donner de l'affection, qu'elle sente la présence chaude de sa mère. Les plus vieux s'occuperont d'elle dans la soirée. Pourvu qu'ils ne fassent pas de bêtises, qu'ils ne jouent pas avec les allumettes, qu'ils ne traversent pas sans regarder. Repartir avec les paniers. Les courses du soir. Pas un sou dans la poche. Ca ne fait rien. Se débrouiller pour faire tout de même un repas appétissant et bon: "Un bon repas ça fait passer toutes les misères." La fatigue qui commence à ronger la tête et les reins. Aucune importante: "Les femmes doivent payer par de la peine le bonheur de mettre des enfants au monde." Rentrer. Ecouter tout le monde. Préparer le dîner. Etendre le linge. Laver les enfants, surveiller leur travail. Les jambes lourdes. Le sommeil plein la cervelle. La vaisselle. (...) Le lendemain ça recommence: tirer les meubles, à quatre pattes pour nettoyer le sol, porter les paniers, soulever les petits, courir, compter et recompter sans cesse les quelques sous sans lesquels on ne peut rien acheter. Regarder dans la vitrine la belle robe qui vaut plus d'un mois de salaire... Et se faire baiser quand on n'a envie que de dormir, de se reposer. Avoir mauvaise conscience à cause de cela, jouer le jeu, regretter de ne plus pouvoir en profiter, craindre une autre grossesse. Chasser ces mauvaises pensées égoïstes: "Il faut être autant épouse que mère si tu veux avoir un bon mari." Combien de jours avant mes règles? Est-ce que je me suis trompée dans mes calculs, est-ce qu'il a fait attention? Combien de jours avant la fin du mois? Est-ce que j'aurai assez d'argent? Est-ce que j'y arriverai? (...) Jaillir du sommeil, se dresser dans la nuit. La nuit des immeubles de béton, les pleurs, au loin, d'autres enfants qui font des cauchemars, la chasse des voisins qui rentrent tard, les éclats de voix au troisième du monsieur qui est soûl et qui gueule après sa femme. Dormir. Dormir.
___C'est ça avoir un vagin. C'est ça être une femme: servir un homme et aimer des enfants jusqu'à la vieillesse. Jusqu'à ce qu'on vous conduise à l'asile où l'infirmière vous recevra en vous parlant petit-nègre, comme on parle aux enfants, aux innocents, en gâtifiant: "Elle va être bien là la mémé! C'est pas vrai la mémé?"
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